Marina Tsvetaeva

QUELQUES POÈMES

De mes vers, écrits si tôt
Que je ne me savais pas poète
Jaillis comme l'eau des fontaines
Comme le feu des fusées

S'engouffrant comme des diablotins
Dans le sanctuaire plein de rêves et d'encens
De mes vers de jeunesse et de mort
--- De mes vers jamais lus !----

Jetés dans la poussière des libraires
(Où personne n'en veut ni n'en a voulu)
De mes vers, comme des vins précieux
Viendra le tour

mai 1913

Et tombe une ceinture de soie
À ses pieds --- tel un serpent divin
On me dit que je serai calme
Un jour, là-bas, sous la terre

Je vois, arrogant et vieux
Mon profil sous le brocart blanc
Quelque part --- des gitans --- des guitares
Et des garçons en manteau noir

Et quelqu'un se cachant sous un masque
--- Qui est-ce ? --- Je ne sais --- Devine !---
Et tombe la ceinture de soie
Sur la place, ronde comme le paradis

14 mai 1917

D'où me vient la tendresse ?
J'ai caressé d'autres boucles
Et j'ai connu des lèvres
Plus sombres que les tiennes

Les étoiles s'allumaient et mouraient
(D'où me vient la tendresse ?)
Et les yeux s'allumaient et mouraient
Plongés dans mon regard

J'ai entendu d'autre chants
Dans la nuit sombre et noire
(D'où me vient la tendresse ?)
La tête sur le coeur du chanteur

18 février 1916

Si vous saviez, passants, attirés
Par d'autres regards charmants
Que le mien, que de feu j'ai brûlé
Que de vie j'ai vécu pour rien

Que d'ardeur, que de fougue donnée
Pour une ombre soudaine ou un bruit...
Et mon coeur, vainement enflammé,
Dépeuplé, retombant en cendres

Ô, les trains s'envolant dans la nuit
Qui emportent nos rêves de gare...
Sauriez-vous tout cela, même alors,
Je le sais, vous ne pourriez savoir

Pourquoi ma parole est si brusque
Dans l'éternelle fumée de cigarettes
Et combien de tristesse noire
Gronde sous mes cheveux clairs

mai 1913

Je ne réfléchis pas. Je ne me plains pas
Je ne discute pas
Je ne dors pas
Je n'ai de goût ni
Pour le soleil, ni
Pour la lune, ni pour la mer
Ni pour le bateau

Je ne sens pas la chaleur entre ces murs
Ni la fraîcheur du jardin
Je n'attends par le cadeau attendu
Depuis longtemps désiré

Le matin ne me plait pas; ni
La marche rythmée du tramway
Je ne vois pas le jour. J'oublie
La date. J'oublie le siècle

La corde s'effiloche, semble t-il
Et moi, je ne suis qu'un petit funambule
Et moi, ombre de l'ombre de l'autre
Somnambule aux deux lunes sombres

13 juillet 1914

Tous les yeux sont ardents --- sous le soleil
Chaque jour est un jour différent
Je te le dis pour le cas
Où je te tromperais : quelles

Que soient les lèvres
Que j'embrasse, à l'heure d'amour
A la mi-nuit noire, à qui que ce soit
Que je jure furieusement de vivre

Comme une mère à son enfant
Comme fleurit une fleur
Sans jamais promener mon regard
Sur qui que ce soit d'autre...

Tu vois, cette petite croix en cyprès
Car --- tu la connais ---, tout
S'éveillera --- à ton premier signe ---
Sous ma fenêtre

22 février 1915

Références :
Le ciel brûle suivi de Tentative de jalousie, NRF Poésie/Gallimard, 1999, 280 p. - ISBN 2-07-040360-2
L'offense lyrique et autres poèmes, Éditions Ferrago/Éditons Léo Scheer, 2004, 267 p. - ISBN 2-84490-134-4


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Page mise en ligne février 2010